mardi 3 décembre 2019

Genèse


Au commencement, Dieu créa. Il créa car après avoir vécu Sa solitude durant toute une éternité, et avoir vu que cela était bon, Il voulut... quelque chose d'autre. Quelqu'un d'autre.
Au commencement, Dieu créa, et Il vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin, premier jour. Puis deuxième jour, troisième jour, quatrième jour, ... Il y eut des soirs et des matins jusqu'à cette rencontre qui allait tout changer.
Dieu aima toute sa Création d'un amour absolu, mais il y eut une créature en particulier qui l'intrigua. Les plantes, les minéraux, les bactéries, l'air, l'eau, les animaux – toutes créatures avaient cette conscience diffuse de faire partie du divin, de vivre par Lui, en Lui. Ils étaient Lui, Il était eux. Seul un être se mit à penser autrement : l'être humain. Les êtres humains.
Les Humains prirent conscience que non seulement Dieu était en eux, mais également hors d'eux. Ils virent alors Dieu comme un Autre ; et le dialogue s'installa.
Ce furent des temps heureux.
Il n'y avait pas parmi les Humains de genres nettement définis, même si l'on voyait bien que seules certaines personnes pouvaient porter des enfants. Aimer une autre personne, ou plusieurs autres, ce pouvait être pour une heure, un jour, un mois, un an, une vie, et tout cela était bon, car c'était l'amour. Et l'amour se vivait au quotidien, sous le regard bienveillant de Dieu, et certains, si l'envie les prenait, demandaient Sa bénédiction sur leur foyer. C'était alors l'occasion de grandes fêtes sous la lune, où l'on dansait vêtu de blanc, pieds nus tournoyant sur l'herbe fraiche, au son des luths, des tambours, et des roseaux. Les enfants étaient le plus beau trésor des Humains, et ceux qui perdaient leurs parents se voyaient confiés à celleux qui désiraient fonder une famille sans pouvoir concevoir. Aux enfants, il leur était appris dès le plus jeune âge le respect de la Création, le respect de leur corps et de celui des autres. La terre était riche, les jours bien remplis et les nuits ressourçantes ; le cycle de mort et de vie était au coeur de l'existence, et cela était bon.
L'harmonie était telle que Dieu Lui-même habitait avec Ses créatures, partageant leurs joies, leurs peines, leurs amours. Il leur apprit la tendresse, la joie de s'offrir l'un à l'autre, l'une à l'autre, Il leur appris la jouissance. Il leur appris la colère, la tristesse, l'envie, le désir, la plénitude, la sérénité, ... toute émotion utile à leur épanouissement.
Puis sans s'en rendre compte, l'Humain cessa petit à petit de s'adresser à Dieu comme à un Autre, tant Il lui était proche, tant leurs existences étaient liées l'une à l'autre. Et si cette fusion avait un certain attrait, Dieu ne voulut pas qu'elle fût entièrement consommée. Il aimait cette différence, cette infinie et infime distance entre deux êtres qui s'aiment. Dieu était sage, et prit une décision.
Il profita une dernière fois du plaisir de se fondre en l'Humain lors de la plus grande fête de l'année, qui fêtait l'équinoxe d'automne. Il dansa, vibra, joua, mangea, but bien plus que de raison ; Il fit l'amour, Il jouit, enlacé par des bras chaleureux ; Il s'isola, observa longuement l'Humain qui formait une belle ronde désordonnée autour du grand feu qu'on avait allumé, soupira, pleura certainement. Puis Il annonça Son départ et Son amour – amour d'autant plus grand qu'Il s'en allait.
- Je vous aime, je vous aime tant ! Gardez cette liberté de n'être pas Moi, restez cet Autre dont j'ai besoin...
Et l'Humain, dans sa fougue – qui peut-être est sagesse – déclara :
- Puisque Tu pars, nous partons aussi, afin que nous aussi nous soyons nomades, afin que nous restions curieux de ce qui est Autre.
Puis Ils se séparèrent, conscients que dès lors, Ils se chercheraient toujours.





[Réécriture du mythe originel, dans le cadre du programme Self Love awakens]


lundi 18 novembre 2019

Un petit conte sans prétention : l'aventure nocturne de Sivelyne

   Sivelyne n'était pas la plus jolie fille du Comte de Hautbois, mais elle était certainement la plus aventureuse - pas qu'elle fût laide, oh non ! mais elle était somme toute affligée d'un visage régulier et banal. Elle se faisait néanmoins une fierté de son abondante chevelure aux reflets d'automne.
   Un soir, alors que le bal de la saison battait son plein dans la grande salle du château, Sivelyne sortit prendre l'air et admirer la lune qui nimbait les ténèbres de son halo d'ivoire. Elle sortit, se perdit dans ses pensées, et dans les bois. 
   Or, sans perdre son courage, elle tenta, une fois qu'elle eut reprit ses esprits, de retrouver son chemin. Ce fut peine perdu, aussi avança-t-elle au grand bonheur la chance, jusqu'à tomber sur une clairière dont le sommet semblait être constitué d'un tas d'émeraudes qui luisaient sous la clarté crépusculaire.
   Attirée par cet éclat si extraordinaire qu'il semblait respirer, la jeune femme s'avança et y posa la main. Elle fut alors si surprise de la chaleur qu'elle y trouva au lieu de la froideur céladon qu'elle y attendait, si surprise qu'elle poussa un petit cri.
   Ce cri, pourtant contenu, éveilla le dragon qui sommeillait. La multitude d'émeraudes n'étaient rien de moins que les écailles rutilantes du reptile géant.
- Holà ! fit-t-il en un rugissement qui fit tressaillir Sivelyne. Qui m'a ôté à mes cauchemars ?
- Ce n'est que moi, fit la jeune femme, qui elle était certaine de rêver.
Elle déclina son nom, son rang.
- Es-tu... un humain ?
- Une humaine, plutôt. Et vous, avez-vous un prénom ?
- Plus depuis longtemps... Je vis éloigné des miens depuis tant de saisons... un nom a perdu son utilité.
- Ah... souffla-t-elle, déroutée par la détresse du dragon. Pourquoi êtes-vous isolé ?
   A ces mots, le dragon redressa son immense tête et vint fixer son regard irisé sur celui de la jeune femme :
- Tu poses la question ? N'est-ce pas absolument évident ?
Silence gêné de l'intéressée.
- Peut-être tes yeux sont-ils trop petits pour bien me voir : je suis laid. Atrocement laid.
   Sivelyne en resta pétrifiée, muette. Etait-il laid ? Un dragon peut-il même être laid ? Elle ne parvenait pas à réagir, ni élaborer une pensée là autour. Ne lui restait qu'une immense perplexité.
- Puis-je vous aider à retrouver votre nom ? proposa-t-elle pour s'en sortir. Ou vous en donner un nouveau ?
- Un nom pour une vie. Pas plus, pas moins.
   Ce rêve prend des proportions philosophiques insoupçonnées, songea-t-elle en observant l'être imposant et vulnérable qui lui faisait face.
   A présent qu'elle arrivait à nouveau à réfléchir, elle se disait que non, elle ne le trouvait pas laid. Etait-il beau pour autant ? Mystère insoluble, du moins pour le moment. 
   Combien de temps se passa-t-il ainsi - un dragon détaillant une humain, une humaine regardant un dragon - avec une curiosité réciproque ? Eux-mêmes ne le surent jamais. Puis ils parlèrent, plus longtemps encore ; ils parlèrent du ciel et de la terre, de la science et de la poésie, de la vie et de la mort ...
   Alors que le soleil se levait, ils étaient amoureux.
Sivelyne dit alors à son ami :
- Tu sais, plus je te regarde, et plus je te trouve beau.
Amusé, le dragon répliqua :
- Je ne savais pas que les humains étaient des êtres aussi superficiels que les dragons.
- Peu importe, puisque c'est vrai... Et toi, comment me trouves-tu ?
- Oh, affreuse, mon amie, affreuse.
Ils étaient amoureux.


























[écrit en 45 minutes, durant un atelier d'écriture]
[niaiserie de l'image totalement assumée]

mercredi 22 mai 2019

Prédication : Luc 19, 1-10



1 Jésus, étant entré dans Jéricho, traversait la ville. 2 Et voici, un homme riche, appelé Zachée, chef des publicains, 3 cherchait à voir qui était Jésus; mais il ne pouvait y parvenir, à cause de la foule, car il était de petite taille. 4 Il courut en avant, et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu'il devait passer par là. 5 Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre; car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. 6 Zachée se hâta de descendre, et le reçut avec joie. 7 Voyant cela, tous murmuraient, et disaient : Il est allé loger chez un homme pécheur. 8 Mais Zachée, se tenant devant le Seigneur, lui dit : Voici, Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et, si j'ai fait tort de quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple.9 Jésus lui dit : Le salut est entré aujourd'hui dans cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d'Abraham. 10 Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
(Traduction : Louis Second)

✿✿✿✿



Je sais pas vous mais moi, l'histoire de Zachée était l'une de mes préférées quand j'étais enfant, et c'est pour ça que j'ai eu envie de vous en parler aujourd'hui. Parce que c'est un récit court mais très vivant, très détaillé, presque une parabole en somme. Je me sentais proche de Zachée, parce qu'au fond, il a beau être un riche publicain, collecteur de taxes, il se comporte un peu comme un enfant : il est petit, il grimpe aux arbres, il se dépêche d'en descendre quand Jésus lui demande, lui aussi un peu enfantin : « Veux-tu être mon ami ? », et ils vont goûter ensemble – si on résume.

Peut-être que comme moi quand j'étais enfant, vous vous identifiez à Zachée en entendant ces quelques versets de Luc, et c'est bien normal. C'est le personnage principal du récit, il a envie de voir Jésus, au moins deux bonnes raisons de prendre son point de vue – pour commencer.
Et je vous invite à me suivre dans ce petit parcours où nous pourrons nous identifier tour à tour au différents protagonistes du récit.
Tout comme Zachée, dans la vie, il arrive qu'on se sente petit : en taille – et ça, c'est l'histoire de ma vie (lorsque j'assiste à un concert, par exemple, je me sens très Zachée !)– ou en statut, comme le terme grec le laisse aussi penser. Ce sont ces moments, que je connais bien, que vous connaissez sûrement, où on a l'impression d'être bloqué, comme Zachée est bloqué derrière la foule. Pour Zachée, c'est une foule très concrète, mais pour nous ?
Bien sûr, cela peut être aussi très concrètement des gens qui nous font sentir petits, mais cela peut aussi être nos foules intérieures. Qui est-ce qui la compose, ma foule intérieure ? Si je regarde toutes ces têtes, ces épaules, ces dos qui me bloquent la vue, moi je distingue la fatigue, l'impression que je ne suis pas assez adulte, la flemme aussi parfois, la peur d'être déçue ou de décevoir, ... Cette foule empêche la rencontre, avec Jésus, avec ceux qui m'entourent aussi, et parfois, empêche même la rencontre avec moi-même...
Alors comment faire ? Comment faire quand cette foule nous bloque le passage ? Zachée nous offre sa solution : il ne cherche pas à affronter la foule, il grimpe à un arbre ; il prend de la hauteur. C'est une jolie leçon, qui invite à la créativité. Il ne s'agit pas de combattre, même s'il y a un temps pour chaque chose, mais de trouver ce qui nous élève, ce qui offre une nouvelle perspective. Pour moi, c'est souvent la lecture, la prière. A chacun de trouver son sycomore intérieur, que ce soit la marche en forêt, un temps de réflexion sous une bonne douche chaude, une discussion animée avec des amis, ... Chacun son arbre favori.
Trouver un arbre bien placé et y grimper, ça n'est pas la seule leçon qu'on reçoit en se prenant pour Zachée ; car une fois sur son sycomore, dominant la foule, que se passe-t-il pour lui ? Lui qui voulait voir, et peut-être juste voir Jésus, voilà que Jésus le voit à son tour, et s'invite chez lui !
Je vous avoue que je ne sais pas comment je réagirais si quelqu'un, fût-ce Jésus, s'invitait chez moi sans autre formalité ! Je serai sûrement prise au dépourvu, si ce n'est irritée. Zachée, lui, répond par la joie ! Il accepte de se faire bousculer, d'accueillir Jésus qui le cueille là sur son arbre où peut-être il se pensait caché. Je sais pas vous, mais moi, j'ai beaucoup à apprendre de cette spontanéité joyeuse de Zachée !

Mais peut-être qu'à la lecture de ces quelques versets de Luc, vous ne vous êtes pas identifiés à Zachée, mais à son interlocuteur, Jésus – et c'est bien normal aussi. Ça pourrait paraître un peu présomptueux, de s'identifier à Jésus, de se prendre pour lui, mais après tout, n'est-on pas censé, en tant que chrétien, prendre le Christ pour modèle ?
Que fait Jésus dans ce récit ? Un truc un peu fou, comme il en avait l'habitude : il prend l'initiative de la rencontre ! Avec un mec perché dans un arbre, à la réputation un peu trouble, en plus ! Mais ça, Jésus, il s'en fiche : dans la rencontre avec Zachée, il ne voit qu' un « fils d'Abraham », ce qui signifie un membre du peuple de Dieu. Il ne lui fait pas la morale (y en a-t-il besoin, finalement ? On ne sait pas si Zachée est vraiment pécheur, c'est la foule qui le désigne comme tel), il s'invite chez lui, il veut une rencontre en profondeur, bien au-delà des préjugés. Il ne cherche pas à le changer par de grands discours, non, pas le temps pour ça, car l'urgent c'est la rencontre.
Et le texte nous la dit bien, cette urgence : Zachée « court » pour voir Jésus, mais surtout, Jésus lui dit : « Hâte-toi de descendre, car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. » Non, Jésus ne cherche pas à changer Zachée, car l'urgent, c'est la rencontre... Et c'est cette rencontre qui fait que Zachée connait un profond changement intérieur, qui se traduit par le don de la moitié de sa fortune, et la promesse de surcompenser les éventuels torts commis.
Je vous disais un peu plus tôt que ce récit ressemble à une parabole. C'est que Jésus n'a pas seulement raconté des paraboles – ces petits textes qui expliquent le Royaume de Dieu – non, Jésus n'a pas seulement raconté des paraboles, il les a aussi incarnées. Par son comportement qui dit que l'urgent, c'est la rencontre, par le fait qu'il se présente en ami, Jésus nous invite à vivre dès maintenant dans le Royaume de Dieu.

A la lecture de ces quelques versets de Luc, on se reconnait facilement en Zachée, lui l'homme de petite stature qui cherche à voir Jésus ; on a aussi envie de se reconnaitre en Christ, celui qui invite à la rencontre, l'ami par excellence.
Mais ce récit nous offre encore un autre point de vue, moins glorieux celui-là : la foule. Ça n'est pas très agréable de s'identifier à cette foule, mais moi la première, je dois reconnaitre que j'en fais partie plus souvent que je ne le voudrais...
Je fais partie de cette foule, parce que comme elle, je râle – je « murmure » comme le dit le texte – quand les choses ne se passent pas comme prévu, ou quand on s'intéresse à quelque chose ou quelqu'un d'autre que moi.
Et encore, si la foule ne faisait que râler face à cette rencontre inattendue de Jésus et Zachée... mais en plus, elle a failli l'empêcher ! Zachée voulait voir Jésus, mais « il ne pouvait y parvenir, à cause de la foule » nous dit Luc. En effet, la foule ne prête pas attention à Zachée, elle l'ignore, lui tourne le dos. Peut-être Zachée a-t-il haussé la voix, a-t-il demandé une place aux côtés de ceux qui eux aussi étaient là pour voir Jésus, mais on ne lui a pas fait de place.
Oui, parfois, je fais partie de cette foule... Sans doute ai-je ignoré des personnes qui auraient eu besoin que je me pousse un peu, que je leur fasse une place à mes côtés ; sans aucun doute ai-je râlé parce que des personnes ont reçu une attention dont j'estimais qu'elles n'étaient pas dignes !
Cette foule, ça n'est pas une foule de gens méchants, c'est une foule de gens comme vous et moi, une foule qui comme Zachée avait envie de voir Jésus. Cette foule, c'est peut-être parfois notre Eglise...
Alors humblement, j'ai envie de me demander : qui est mon Zachée lorsque je suis la foule ? Qui est celui que j'ai de la peine à accepter à mes côtés ? Qui est celui dont je me dis : il n'est pas assez bien pour recevoir Jésus chez lui ?
Zachée, c'est la figure de l'exclu, mais un exclu dont on n'a pas vraiment pitié, car après tout, c'est un riche publicain, à la solde des Romains. S'il est mal vu par la foule, c'est peut-être qu'il l'a bien cherché ! Il n'a qu'à changer, être plus ceci ou moins cela, et comme ça il sera digne d'être à nos côtés pour voir Jésus...
Aurait-on envie que Jésus le guérisse de quelque chose, comme il a guéri un aveugle dans les versets qui précèdent ? Mais Jésus n'a pas demandé à Zachée de changer... Et ça n'est pas par ignorance de qui il est – Il appelle Zachée par son nom, c'est bien qu'il le connaissait au moins un peu. Et il ne lui a pas demandé de changer, il lui a juste demandé de le laisser entrer dans sa vie : « Tu voulais me voir, me voici ! ».
Peut-être bien que Zachée était un pécheur – ça n'est pas à nous de statuer ; et qui n'est pas pécheur, finalement ? - mais Jésus ne l'a pas interpellé comme tel, il l'a interpellé comme quelqu'un qui vaut la peine d'être rencontré.
Alors, tant individuellement qu'en Eglise (et peut-être surtout en Eglise) : demandons-nous qui sont les Zachée de nos vies? Qui sont ceux que nous jugeons pécheurs et indignes sans les connaitre ? Qui sont ceux que, en les ignorant, nous rendons « de petite taille » ? Qui avons-nous de la peine à accueillir à nos côtés, pour voir Jésus, sur les bancs de notre église ?
Prenons conscience de l'existence de Zachée, prenons conscience de nos difficultés à son égard, que Zachée soit alcoolique, étranger, homosexuel, d'orientation politique différente, ou que sais-je encore qui parfois dérange les foules que nous sommes, et remettons ces difficultés à Dieu. Et peut-être même, osons prier pour que nous aussi, tout comme Zachée, nous changions au contact de Jésus – ce Jésus qui vient à la rencontre de tous les Zachée et de toutes les foules du monde.
Remettons à Dieu nos difficultés à l'égard de Zachée, prions, et écartons nous humblement pour laisser passer celui qui, comme nous, veut voir Jésus.



A la lecture de ces quelques versets de Luc, nous avons pris tour à tour quatre points de vue différents : 1) nous sommes Zachée, quand nous surmontons nos foules intérieures, 2) nous sommes Jésus quand nous osons la rencontre, 3) nous sommes la foule quand nous reconnaissons que nous nous laissons guider par nos jugements...
Et Quatre ? Eh bien... il reste l'arbre, dans ce récit, et il n'est pas sans importance. Car à l'inverse de la foule qui bloque le passage à Zachée, l'arbre lui permet de voir Jésus de ses propres yeux. L'arbre est celui qui permet la rencontre. Je pense que chacun à notre manière, nous pouvons être cet arbre, solide et disponible, pour un Zachée qui passe par là. Chacun d'entre nous peut porter du fruit, et parfois un fruit aussi inattendu que Zachée ! Et lorsque Jésus cueille ce fruit, la rencontre qui s'ensuit peut changer une vie !


Comme je vous le disais au tout début, l'histoire de Zachée était l'une de mes préférées quand j'étais enfant. Et vous savez quoi ? Aujourd'hui, c'est toujours mon histoire préférée. Parce qu'elle dit tout de nos doutes, de nos difficultés, de nos envies. Et à tout cela, Jésus répond : « Hâte-toi de descendre, car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison ». Jésus, l'ami par excellence, viens à notre rencontre.

Amen.




Prédication du dimanche 5 mai
Culte au Temple d'Echallens, co-célébré avec Cécile Pache


https://tomicscomics.tumblr.com/page/143

samedi 23 mars 2019

Voyage voyage


https://voyager-decouvrir.com/a-la-decouverte-d-adelaide




Comment le voyage a changé votre vie 
au quotidien ?



C'est la question qu'a posée ma frangine lors d'un "carnaval d'articles" organisé sur son magnifique blog 
que je vous invite chaleureusement à découvrir, ainsi que sa page instagram


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Autant prévenir tout de suite : Je ne suis pas une voyageuse. Ou du moins, pas une grande voyageuse. Et pourtant, en un certain sens, voyager fait partie de ma vie.




Il y a plusieurs sortes de voyages.
Celui que je pratique le plus est le voyage intérieur : explorer les méandres de son esprit, les paysages de ses pensées, le climat de ses émotions. J'ai tellement baroudé dans le coin que je pourrais en faire une cartographie vraiment précise. Et, paradoxalement, comme c'est un lieu mouvant, il est nécessaire d'y retourner souvent pour ne pas risquer se perdre.
On pourrait dire que sortir de sa zone de confort, c'est aussi voyager : voyager hors de ses habitudes, et si parfois cela peut impliquer de voyager au sens premier du terme, ça n'est pas nécessaire. Le quotidien est aussi un chez-soi qui peut être enfermant, étouffant, et il est salutaire d'en sortir de temps en temps, aérer, s'aérer. Salutaire, mais pas facile, et je parle pour moi !
Je pense qu'au final, voyager, c'est avant tout une question de décentrement, sans lequel le recentrement (sur l'essentiel, sur ce qui fait la saveur de ma vie) n'est pas possible. Dans cette acception large, je peux affirmer que le voyage change ma vie au quotidien. Parce que je recherche sans cesse à m'élargir le coeur et l'esprit, à sortir de mon autisme primaire pour aller à la rencontre de l'ailleurs, mais surtout à la rencontre de l'autre, de l'Autre. Pour me sentir connectée ; pour me sentir vivre plus amplement que seulement pour ma tronche ; pour sentir qu'en face, l'autre me recherche aussi, peut-être. Le monde est peuplé de gens qui comptent tout autant que moi.
Voyager, c'est se rendre disponible. Et ça prendra probablement une vie entière à mettre cette disponibilité en pratique pour de vrai.

Bon, je vais quand même me confronter à la compréhension première du voyage, n'est-ce pas ? Je l'ai dit, je ne suis pas une voyageuse. Cependant, j'ai été dans quelques endroits qui m'ont changée, un peu ou beaucoup, ça dépend du lieu et des jours.

Israël, c'est à toi que je pense en premier ! Il y a presque quinze ans que nous nous sommes rencontrées, moi l'adolescente et toi, le berceau mythique du monothéisme. Aujourd'hui j'étudie ton histoire, les événements qui t'ont forgée à travers les millénaires, j'étudie les textes qui sont nés en ton sein. Et ça fait partie du sens que j'ai donné (qu'Il – oui, Lui là-haut – a donné?) à ma vie. Tu as changé ma vie, pas par le fait que j'aie foulé tes terres, mais par ta seule existence. Cependant, je suis très reconnaissante d'avoir pu mettre mes pas dans ceux de Celui dont tu as vu la naissance, la mort et la résurrection.

Vikingeskibsmuseet - Roskilde

Et puis, Copenhague, ma dernière idylle en date... Ville solaire et maritime, ville mouvante et paisible : toi, tu m'as changée. Parce que j'ai décidé que tu me changerais, parce que c'est en tes murs que j'ai voulu apprendre l'indépendance, ne serait-ce que durant quelques jours. Grâce aux obstacles que j'ai dû franchir pour te rejoindre, grâce à ta bienveillance, j'ai pu découvrir en moi des ressources que je soupçonnais à peine. Et lorsque, à l'avenir, j'aurai envie de me décourager, de me replier sur moi-même, de me sous-estimer, je me souviendrai de toi.

Chaque souvenir façonne la personne, chaque souvenir change la structure mentale de la personne, modifie la manière dont elle se définit. Alors, même si je ne perçois pas consciemment les changements induits par mes divers petits voyages, j'ai envie de les remercier, les remercier de participer à qui je suis.
Merci à vous bords de mer et campings en famille, merci à toi Valais cher à mon couple, merci à vous Bruxelles, Dublin, Budapest, merci à vous Bretagne et Alsace. Et j'ose un très naïf mais très sincère « Merci ma chère Gaïa, pour ta beauté et tes largesses ».

Pour terminer, j'ai encore envie de mentionner une autre sorte de voyage : ceux à venir, ceux que l'on rêve. Cet horizon espéré nous change, avant même que nous ne voyagions concrètement, parce que nous y songeons, parce que nous posons des actes qui nous en rapprochent.
Personnellement, je rêve depuis plus de dix ans au Japon, et ce voyage fait partie de ma vie avant même d'exister, car j'en parle, je tente d'apprendre la langue, je m'imprègne de sa culture. Pourtant je dois dire, pour des raisons de temps, d'argent, d'écologie : il est possible que je n'y aille jamais. Ce n'est pas triste car, d'une certaine manière, le Pays du Soleil Levant m'a changée en profondeur, fait désormais partie intégrante de mon identité, et je peux tout à fait imaginer me contenter d'une relation à distance avec lui.
Et depuis peu, j'ai cette envie d'un voyage-racines : le Mozambique. J'aimerais découvrir ce pays que je ne connais pas, et qui fait partie de mon histoire familiale.
Maputo, Tokyo, entre vous et moi, c'est Inch'Allah !


Finalement, notre vie tout entière n'est-elle pas le plus ambitieux voyage que nous ayons à entreprendre ? Laissons-nous transformer tout au long de cette aventure extraordinaire et quotidienne !

vendredi 1 mars 2019

Dies Irae


Je vous propose aujourd'hui un sujet qui fâche : la colère.


Parce que, dernièrement, je me suis rendu compte qu'on n'a pas souvent la possibilité de l'exprimer, et qu'on doit au contraire la contenir à l'intérieur de nous – au risque de la laisser nous consumer.
Je vis dans un monde, et nous sommes beaucoup dans ce cas, où la colère est considérée uniquement comme négative : la faute à une certaine morale stoïcienne qui prône l'ataraxie (la disparition de toute passion), la faute à une vision de la féminité comme devant être douce et à l'écoute, la faute à une mentalité suisse – et particulièrement vaudoise – qui ne veut déranger personne, la faute à l'image lisse d'un Jésus qui pardonne et tend l'autre joue.

Moi-même, j'ai longtemps cru que la joie était la seule émotion de base à être positive, aux dépends de la peur, du dégoût, de la tristesse et de la colère. Pourtant, et merci Vice-versa, chaque émotion a sa raison d'être, et aucune n'est intrinsèquement positive ou négative (toujours dans Vice-versa : ce merveilleux moment où Joie se révèle inutile face à un compagnon en détresse, tandis que Tristesse écoute et compatit, permettant le soulagement).

N'en déplaise à maître Yoda, chaque émotion est légitime, et pour qu'elle s'exprime adéquatement, il ne faut pas la rejeter, mais bien au contraire l'habiter, lui faire place, l'écouter. Ouh, quelle mauvaise padawan je ferais.
(Mais bon, ils auraient appris à Anakin à gérer ses peurs et ses colères plutôt que les museler, pas sûr que Dark Vador aurait existé...)


Blague à part, pourquoi vous parler spécifiquement de la colère ?

Il se trouve que mon travail de mémoire universitaire concerne l'inclusivité dans l'EERV, et qu'au détour de mes lectures sur le sujet, un constat s'est imposé à moi : même les plus fervents défenseurs (romands) de l'inclusivité restent très soucieux de ne pas brusquer les opposants (j'aurais pour ma part tendance à dire : les homophobes), de prendre en compte leur réticences, de n'avancer qu'à coup de compromis tièdes pour « perdre » le moins de monde au sein de nos Eglises.

J'avoue, ça m'a mise en colère. Parce que, finalement, j'en ai marre qu'on doive faire des compromis au nom de l'Evangile, pour que chacun se sente à l'aise ! Au bout d'un moment, il faut oser se positionner, surtout au nom de l'Evangile !

De là, l'idée de travailler sur la colère (celle du Christ principalement, que je prends comme modèle d'inclusivité), entre autres pistes de réflexion sur l'inclusivité au sein de l'EERV : et le moins qu'on puisse dire, c'est que mon intuition semble prometteuse.
Je n'en suis qu'au tout début de cette approche, et ma pensée n'est pas encore construite, mais j'ai envie de vous livrer quelques unes de mes avancées sur le sujet.





Tout d'abord, l'observation du Jésus des Evangiles, qui n'est pas aussi « angélique » qu'on pourrait le croire a priori : il a chassé les marchands du Temple (à coups de fouet, selon Jean!), il a traité Pierre de Satan, et traité ses disciples de débiles (j'actualise son propos) un nombre incalculable de fois, maudit un figuier, traité vertement les pharisiens, etc. Certes, il a bien dit : « Si quelqu'un te frappe sur une joue, présente-lui aussi l'autre » (Lc 6, 29), maiiiis, il a aussi dit « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l'épée » (Mt 10, 34).
Jésus de Nazareth était un rabbi exigeant, intransigeant. Les compromis, assez peu pour lui.



Ensuite, grâce à d'éclairantes lectures (principalement : Sainte Colère de Lytta Basset, et Oser la colère de Yolande Nicole Boinnard, que je vous recommande chaudement!), j'ai pu confirmer mon pressentiment : la colère nait bien souvent d'un besoin de justice, la colère est nécessaire à l'affirmation de l'identité, l'expression de la colère est indispensable à la résolution de conflit, la colère ne s'oppose pas à l'amitié mais à l'indifférence. Le tout étant de savoir la prendre en compte, la prendre à bras le corps (à bras le coeur?) afin qu'elle puisse être un terreau fertile, et qu'elle ne nous ronge plus insidieusement.






Voici quelques citations :


Vue sous cet angle, la colère serait ce qui rend incandescent mon besoin de justice : nous voyons rouge ce que nous n'aurions même pas remarqué dans une période d'indifférence. L'irruption de la colère nous met au pied du mur, que nous le voulions ou non.
[L. Basset, Sainte Colère, p. 76]

L'enjeu de la colère est donc bien la justice. Une personne en colère est une personne qui n'a pas renoncé à la justice : y a-t-il une Justice ?
[L. Basset, Sainte Colère, p. 81]

N'est-ce pas à force de vouloir être gentil et ne contrarier personne qu'on en arrive à contribuer aux pires injustices ?
[L. Basset, Sainte Colère, p. 185]

Il s'agit pour Jésus de dissiper un malentendu. C'est que, selon notre façon spontanée d'aborder le message biblique, nous attendons exclusivement paix et harmonie de la part du « bon Dieu » et du « doux Jésus ». Fidèles à cette image, nous croyons devoir éviter tout conflit.
[L. Basset, Sainte Colère, p. 222]

Il est lui, avec son hostilité ou sa malfaisance, je suis moi avec ma soif de relation authentique et pour le moment nous sommes incapables de nous rejoindre ; je cesse tout effort pour faire de lui un-e ami-e ; moi qui me croyais en bons termes avec tout le monde parce que je cherchais toujours à être comme le “gentil Jacob”, j'admets, j'accepte que j'ai des ennemis... Me voilà seul-e, provisoirement défusionné-e ; au moins, les choses sont claires. Or, je constate que ma solitude est supportable car la distance instaurée par ma décision de nommer le réel comme il est (autrui est mon « ennemi » pour le moment) me remet immédiatement en contact avec ce qu'il y a de plus vivant en moi : ma capacité à prier pour lui et pour moi ; je m'en remets à Celui qui prend et prendra toujours mon parti dans l'injustice que je subis, et je remets autrui à Celui qui ne le laisse et ne le laissera pas perdre à jamais le tracé du chemin-vérité-vie en lui-même.
[L. Basset, Sainte Colère, p. 231]

Jusqu'où Jésus de Nazareth, fils d'humanité aux prises avec les mêmes difficultés que tout être humain, est-il allé dans l'acceptation de son ambivalence aux yeux des autres ? Il n'a pas craint d'admettre qu'il avait des ennemis ; il les a désignés comme tels, dans la clarté de la différentiation, n'hésitant pas à repousser violemment l'un de ses disciples dont l'amitié fusionnelle l'empêchait d'aller jusqu'au bout de lui-même à travers la « perte de son être » (Mt 16,25).
[L. Basset, Sainte Colère, p. 233-234]

Une sainte colère est une colère qui a été déposée en Celui qui ne renonce jamais à ce que justice soit rendue : « A moi la vengeance, la rétribution ou le paiement », lisait-on déjà en Dt 32,35 ; c'est le meilleur placement que vous puissiez faire : votre colère m'est précieuse, c'est une plante exubérante que je veux tailler pour la faire s'épanouir en fruits de justice et d'équité ; c'est un matériau brut dont je peux et veux faire une oeuvre d'art ; c'est la part la plus vivante en vous que je désire embraser de ma force de vie.
[L. Basset, Sainte Colère, p. 248]

A l'origine de toute colère sanctifiée, il y a le désir de ne pas enfermer autrui dans son inconscience ; si je me fâche contre lui, c'est que je crois un minimum en son humanité, c'est à dire en sa capacité de cheminer ; cela m'est insufflé par Celui qui sanctifie ma colère (...)
[L. Basset, Sainte Colère, p. 263]

Et pourtant, je sais que la colère peut nous permettre d'accéder à notre dignité et à notre créativité.
La colère fonctionne comme un système d'alarme. L'émotion qui monte témoigne d'un mauvais fonctionnement des relations, d'une frustration, d'un manque de respect ; elle révèle que quelque chose doit être fait pour rétablir la dignité blessée, reconstruire l'intégrité, réinvestir le territoire que d'autres ont envahi, mettre un terme à l'intrusion, à la manipulation, au harcèlement.
(...) Maladie relationnelle bien connue en milieu chrétien : la peur de la colère se mue en peur du conflit, voire du simple désaccord. Chacun-e s'interdit de dire non à des comportements blessants, la frustration s'installe, les blessures s'enveniment ; il devient de plus en plus difficile de se parler en vérité. Et lorsque la coupe déborde, la situation explose, la division s'installe... la peur de la colère, loin de préserver l'amour, le détruit.
[Y. N. Boinnard, Oser la colère, p. 25-26]

Ni dominer, ni même « gérer » sa colère – mais apprendre à s'en faire une alliée, peut-être même une amie. Lorsqu'elle naît à la suite d'une blessure d'amour-propre, elle peut m'inviter à l'humilité ; lorsqu'elle surgit, suscitée par une atteinte à la justice et à la dignité, elle marque le cadre d'une vie véritablement humaine et stimule à agir pour que ce cadre soit respecté. Elle engage en tous cas à accorder une juste importance à la blessure qui a été infligée ; elle peut nous aider à devenir conscients de ce qui nous habite en vérité.
[Y. N. Boinnard, Oser la colère, p. 68-69]

Est-ce bien adroit de conclure sur la miséricorde ? Un danger menace : confondre miséricorde et pardon, sauter par-dessus les étapes, se précipiter sur la nécessité du pardon pour éviter le parfois douloureux passage par la colère, et les difficiles démarches de clarification. Devenir indulgent, ne pas réagir au mal, faire l'économie du courroux et de l'indignation.
Or cette économie peut coûter fort cher. On a vite fait d'affirmer un pardon illusoire, qui flirte avec le déni, ou avec le mensonge. On ne peut sans doute pas exercer la miséricorde sans avoir traversé la colère, sans avoir perçu avec lucidité la nature des blessures, sans avoir formulé des reproches, sans être entré en dialogue. Pour les humains comme pour Dieu, miséricorde ne signifie pas indifférence, ni renoncement à sa dignité, encore moins négation des souffrances. La miséricorde, l'amour, invitent chaque protagoniste à prendre ses responsabilités, engagent à faire tout le possible pour restaurer une relation compromise.
Ainsi s'ouvrent les chemins de réconciliation. Ainsi chaque personne aura une chance de tourner le dos à la haine, à la rancune, à la vengeance. Et d'aimer son proche comme soi-même, en tenant ensemble, d'une main ferme, colère et miséricorde.
[Y. N. Boinnard, Oser la colère, p. 89-90]




C'est par amour pour l'Eglise (et plus particulièrement pour l'EERV, mon cher futur employeur) que je suis en colère contre elle. J'aimerais qu'elle ose se positionner non pas en cherchant sa propre conservation, mais en cherchant l'Evangile. Et si ça ne passera jamais par des poings dans la gueule, ça passera parfois par des poings sur la table.


La suite au prochain épisode* !

(*mon mémoire, si vous avez suivi)

jeudi 31 mai 2018

Prédication : 1 Corinthiens 13


1Quand je parlerais les langues des humains et des anges, si je n'ai pas l'amour, je suis une pièce de bronze qui résonne ou une cymbale qui retentit. 2Quand j'aurais la capacité de parler en prophète, la science de tous les mystères et toute la connaissance, quand j'aurais même toute la foi qui transporte des montagnes, si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien. 3Quand je distribuerais tous mes biens, quand même je livrerais mon corps pour en tirer fierté, si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert à rien. 4L'amour est patient, l'amour est bon, il n'a pas de passion jalouse ; l'amour ne se vante pas, il ne se gonfle pas d'orgueil, 5il ne fait rien d'inconvenant, il ne cherche pas son propre intérêt, il ne s'irrite pas, il ne tient pas compte du mal ; 6il ne se réjouit pas de l'injustice, mais il se réjouit avec la vérité ; 7il pardonne tout, il croit tout, il espère tout, il endure tout.8L'amour ne succombe jamais. Les messages de prophètes ? ils seront abolis ; les langues ? elles cesseront ; la connaissance ? elle sera abolie. 9Car c'est partiellement que nous connaissons, c'est partiellement que nous parlons en prophètes ; 10mais quand viendra l'accomplissement, ce qui est partiel sera aboli. 11Lorsque j'étais tout petit, je parlais comme un tout-petit, je pensais comme un tout-petit, je raisonnais comme un tout-petit ; lorsque je suis devenu un homme, j'ai aboli ce qui était propre au tout-petit. 12Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir, d'une manière confuse, mais alors ce sera face à face. Aujourd'hui je connais partiellement, mais alors je connaîtrai comme je suis connu. 13Or maintenant trois choses demeurent : la foi, l'espérance, l'amour ; mais c'est l'amour qui est le plus grand.
(Traduction : Nouvelle Bible Second)






Amen ! ... Que voulez-vous ajouter à ça ? Paul nous brosse le portrait de l'amour, et c'est beau. C'est même très beau. Trop beau ?
Qui peut prétendre remplir toutes les conditions ? « Patient, bon, pas de passion jalouse, ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil, ne fait rien d'inconvenant, ne cherche pas son propre intérêt, ne s'irrite pas, etc... » Bref, vous m'avez comprise... On ne peut pas remplir toutes ces conditions. Donc, on n'a pas l'amour, pas vrai ? Et « si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien ». Alors quoi, on abandonne, on arrête tout ? En lisant ces mots de Paul, il y a de quoi être découragé : « si je n'ai pas l'amour, je ne suis rien », « si je n'ai pas l'amour, cela ne me sert à rien »...
Sans même aller jusqu'à vouloir remplir tous les critères, il arrive parfois que l'amour – même notre petit amour d'être humain – et bien... on ne le sente plus trop. On a l'impression de l'avoir perdu... On connait tous ça, n'est-ce pas ? On se lève un matin, et on n'a envie de rien, on n'a l'impression qu'on ne sert à rien, qu'on est un poids pour les gens autour de nous, et pour nous-mêmes... Et d'ailleurs, même quand on a l'impression que tout va bien, comment être sûr qu'on aime, qu'on a l'amour, vraiment ? Est-ce qu'on est pas en train de se leurrer ? ... On fait alors l'expérience du vide, du doute. Dans ces moments de doute, de vide, les mots de Paul peuvent vraiment faire peur : si je n'ai pas l'amour, rien ne sert à rien. En fait, ces mots enfoncent le clou, ils nous désespèrent, ils nous clouent sur place. Comment s'en sortir ? Au moindre doute, à la moindre baisse de régime, tout arrêter, parce que « ça ne sert à rien » ?

Et si Paul avait tort ? Et si on pouvait quand même continuer à agir, même sans avoir l'amour, et que nos actes aient tout de même de la valeur ? On peut peut-être repenser à Mère Térésa : elle qui a consacré sa vie aux pauvres de Calcutta n'est-elle pas l'exemple même de l'amour et de la foi agissantes ? Et pourtant... on a appris après sa mort, en lisant ses correspondances, qu'elle avait vécu des décennies et des décennies dans le doute le plus total, dans une impression de ténèbres et d'abandon de Dieu. Malgré le vide, malgré le doute, elle n'a pas abandonné, elle a continué à agir. Et ça n'a pas servi à rien.
Alors, sans être des Mères Térésa, sans connaitre les affres d'une nuit de la foi, je suis persuadée que chacun d'entre nous peut agir sans toujours se poser la question : « ai-je l'amour ? Est-ce que ce que je fais a du sens ? » Quand on n'en peut plus des questions, quand on n'a pas de réponses, on peut se reposer sur la routine pour continuer d'avancer. Pour en revenir à une expérience plus familière que celle de Mère Térésa, prenons l'exemple de l'université : certains matins, tout va bien, j'aime mes études, je vais en cours toute motivée, assurée du sens que la théologie a pour moi ; et d'autres matins... je suis fatiguée, plus de motivation, les cours ne font plus sens... à quoi bon ? Mais j'y vais quand même, parce que c'est ce que je fais chaque semaine, parce que c'est ma routine. Et quand j'irai de nouveau mieux, je pourrai me remercier d'y être quand même allée, de n'avoir pas abandonné.
Si la routine n'est évidemment pas un but en soi, je crois fermement qu'elle peut être utile pour continuer malgré les crises – crises de foi, crises de sens, crises d'amour. C'est le petit train-train quotidien qui nous maintient sur les rails lors de nos petites (ou grandes) nuits de la foi.

Alors, oui, tant mieux si les mots de Paul nous portent lorsque tout va bien, qu'on se sent rempli d'amour et qu'on a envie d'agir et de devenir meilleur. Mais tant pis si ces mots de Paul ne nous parlent pas. Ne nous mettons pas trop la pression. Après tout, se sentir vide, douter, ça fait partie de notre vie de croyant. Douter, ce n'est pas grave, ce n'est pas être un mauvais croyant. Au contraire... Un ami m'a dit ceci : « Les ombres qui planent sur nos vies sont le signe qu'il y a quelque part une lumière qui vaut la peine d'être cherchée ». 
« Les ombres qui planent sur nos vies sont le signe qu'il y a quelque part une lumière qui vaut la peine d'être cherchée. »

En fait, j'ai peut-être été un peu dure avec Paul, en affirmant qu'il a tort... Parce quand Paul parle d'amour, il ne dit pas tout à fait la même chose que nous, Européens du 21e siècle. Pour nous, l'amour, c'est avant tout un sentiment que chacun individuellement peut ressentir ou ne pas ressentir. On dit : je l'aime, je suis amoureuse – c'est en nous. Pour le coup, l'expression québécoise parlerait probablement plus à Paul : être en amour. Car c'est bien de cela qu'il s'agit quand Paul parle d'amour : ça n'est pas quelque chose qui est d'abord en nous, c'est une force, une force indépendante de nous, qui nous entoure, qui nous porte. En effet, il dit bien « L'amour ne cherche pas ceci, l'amour n'est pas cela », et non pas : « celui qui aime ne cherche pas ceci, celle qui aime n'est pas cela. » Et ça change tout !

Parce que l'amour n'est pas de ma responsabilité : c'est un don de Dieu. Et même plus : Dieu est l'amour. Et cet amour qui est don de Dieu, c'est Dieu qui se donne lui-même à travers le Christ, et qui demeure en nous par l'Esprit Saint. Et ça, c'est beau ! C'est même très beau ! C'est presque trop beau pour être vrai, et pourtant c'est vrai.
Alors, quand les mots de Paul sur l'amour nous laissent un goût amer dans la bouche et dans le coeur, quand ils nous paraissent trop lourds à porter, rappelons-nous qu'il ne parle pas de notre force d'amour. Cette force dont il parle, c'est la force de Dieu, sa force et sa faiblesse qui est l'amour ! Paul a raison : « maintenant, trois choses demeurent : la foi, l'espérance, l'amour. Mais c'est l'amour qui est le plus grand ». Alors quand en nous vacillent la foi, quand semble même s'éteindre l'espérance, rappelons-nous que le Dieu-Amour demeure en nous, toujours ; qu'il est plus grand que tout, plus grand que nos vides, plus grand que nos doutes. Et que c'est sur cette force qu'il faut compter. Oui, l'amour qui nous habite est d'abord l'amour qui vient de Dieu, parfois comme un feu qui réchauffe toute notre âme, parfois comme une braise qui palpite sous la cendre. Mais cet amour est toujours là, prêt à devenir la source de nos actions, de notre amour.
Alors mes amis, n'ayez plus peur : doutez, agissez, croyez, ayez la foi à déplacer des montagne – ou seulement des petits cailloux – mais surtout aimez ! Et laissez-vous aimer.

Amen.



Bibliographie :

FOCANT C., « De l'art de digresser pour donner au sujet une profondeur radicale (1 Corinthiens 13) », in : GERBER D. & KEITH P., Les Hymnes du Nouveau Testament et leurs fonctions. XXIIe congrès de l'Association catholique française pour l'étude de la Bible (Strasbourg, 2007), Les Editions du Cerf, Paris, 2009, pp. 99-118.

GRÜN A., L'Hymne à l'amour, Parole et Silence, 2009.
HERING J., La Première Epître de Saint Paul aux Corinthiens, Commentaire du Nouveau Testament, Delachaux & Niestlé, Neuchâtel, 1949, pp. 115-122.
KEENER C., 1-2 Corinthiens, Cambridge University Press, Cambridge, 2005, pp. 106-110.
SENFT C., La Première Epitre de Saint Paul aux Corinthiens, 2e édition, Commentaire du Nouveau Testament, Labor et Fides, Genève, 1990, pp. 165-172.

BROWN C. (éd.), The New International Dictionary of New Testament Theology, Paternoster Press, Exeter, 1976, pp. 538-547 (Love).

SPICQ C., Lexique théologique du Nouveau Testament, Editions Universitaires de Fribourg & Edition du Cerf, 1991, pp. 18-33 (αγαπη).



Prédication écrite dans le cours d'E. Parmentier :
Prêcher aujourd'hui : théologies et pratiques

jeudi 10 mai 2018

Perdre et retrouver son chat : une expérience de la grâce

Etudier la théologie, c'est bien, c'est même vachement bien.
Mais la vivre, c'est quand même autre chose...


Blacksmith, c'est notre chaton, à Valentin et moi. Enfin, quand je dis "chaton", elle a déjà trois ans, mais bon, elle est si... minuscule que je la considère encore comme un petit bébé chat sans défense...
Pourquoi est-ce que je vous parle de ma chatte ? (si, si, j'ose la blague) Attendez, attendez.

"Tel maître, tel chat", comme on dit, et pour le coup, Smithy est aussi casanière que nous : chaque matin, elle est au rendez-vous pour le remplissage de sa gamelle, bien qu'elle sorte quand bon lui semble.
Et un matin, Smithy n'est pas là - ok, c'est déjà arrivé. Ni un deuxième, ni un troisième - là, ça commence à faire beaucoup. On s'inquiète, on imagine les pires scénarii, d'autant qu'elle a la sale manie de s'engouffrer dans chaque porte entrouverte. Est-elle enfermée quelque part ? Est-elle blessée ? Morte ?
Par où commencer les recherches ? Pour ne pas partir dans tous les sens, Valentin et moi décidons de faire appel à une personne ayant le don de localiser les animaux disparus. En parallèle, une amie vérifie au pendule si notre chat va bien : oui, elle va bien, elle n'est pas en détresse. Quant à la localisation, elle serait vers la déchetterie, près d'une rivière. Ça fait quand même à quelques kilomètres de chez nous, ça parait improbable... Mais bon, autant faire confiance, et aller chercher là-bas. Nous cherchons, plus de trois heures à arpenter les environs et appeler Blacksmith. Et on finit par renoncer.
On se dit qu'on va encore tenter un dernier truc, demain : contacter une personne pour une communication animale, et savoir pourquoi elle ne rentre pas, et où elle est.

Cette nuit, je dors très mal, comme depuis qu'elle a disparu, et j'ai peur de devoir faire le deuil de mon bébé chat. Au matin, sans trop y croire, je vais regarder le niveau de croquettes dans sa gamelle, qui a baissé. Je me dis que si Blacksmith était rentrée cette nuit, je l'aurais entendue, et que c'est probablement un autre chat qui est venu squatter, comme c'est déjà arrivé. Je pars ensuite prendre mon bus, en essayant de faire abstraction de mon chagrin.
Et là, Valentin m'appelle : "Devine qui vient de rentrer ?"



Cette histoire qui finit bien, je l'ai reçue comme une véritable expérience de la Grâce.
Valentin et moi avons tout tenté pour retrouver Smithy, j'ai prié, espéré un miracle, j'étais persuadée qu'elle viendrait vers nous quand elle nous entendrait l'appeler.
Au final, tout ce que nous avons fait n'a servi à rien. Elle est revenue, c'est tout.
Ce qui est d'autant plus beau, c'est que l'amie dont j'ai parlé, celle au pendule, m'a appris - après que je lui ai annoncé le retour du chat prodigue - qu'elle s'était essayée à la communication animale, sans que nous lui ayons rien demandé. Elle a transmis à Smithy notre inquiétude, et notre envie qu'elle rentre à la maison.

Le retour de Blacksmith, ça a été un don, un don total, sur lequel nous n'avons pas eu de prise.
Vraiment, c'est la première fois que je prends autant conscience de la Grâce de Dieu.
Nous ne pouvons pas comprendre, nous pouvons juste accueillir cet Amour.

Merci Chaton pour cette leçon de théologie.