mardi 12 mai 2020

Edmond Rostand, La Samaritaine




Enfin, que sais-je, moi ! Des mots nouveaux ! Des mots
Parmi lesquels un mot revient, toujours le même : 
"Amour... amour... aimer ! ... Le ciel, c'est quand on aime.
Pour être aimés du Père, aimez votre prochain.
Donnez tout par amour. Partagez votre pain
Avec l'ami qui vient la nuit, et le demande.
(...)
Aimer son frère est bien, mais un païen le peut.
Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, c'est peu :
Aimez qui vous opprime et qui vous fait insulte !
Septante fois sept fois pardonnez ! C'est mon culte
D'aimer celui qui veut décourager l'amour.
S'il vous bat, ne criez pas contre, priez pour.
S'il vous prend un manteau, donnez-lui deux tuniques.
Aimez tous les ingrats comme des fils uniques.
Aimez vos ennemis, vous serez mes amis.
Aimez beaucoup, pour qu'il vous soit beaucoup remis.
Aimez encore. Aimez toujours. Aimez quand même.
Aimez-vous bien les uns les autres. Quand on aime,
Il faut sacrifier sa vie à son amour.
Moi je vous montrerai comment on aime, un jour..."





[La Samaritaine, Evangile en trois tableaux, en vers, deuxième tableau, scène III]
[Edmond Rostand]

mardi 5 mai 2020

Matinée de feu

sexy as fuck
Je crains que tout ne se soit déjà éteint
Alors j'écris des mots qui brûlent
Comme on souffle sur les braises
Pour profiter encore de la chaleur

Feeling sexy AS FUCK
sans l'ombre d'un doute
sans l'ombre d'une gêne
Sous le regard flamboyant
de mes amants morphéens

Ah ce rêve, comme un bout de roman
Une nouvelle arrachée
Au sommeil
Un bijou azur
Bien ancré dans le velours de mes pensées
Source d'énergie

Nina, la déesse, l'aînée, la première danseuse
Qui m'autorise ce qui me manque
Des baisers
Des baisers pour toustes celleux qui en veulent
La douce Judith pour la sororité
D'autres, pour savoir le précieux de ce qui est bon
Quand on ne l'a pas

Et ces yeux
Ses yeux
Des saphirs rivés à ma poitrine
Car ils m'ont regardée
Comme j'ai toujours voulu être regardée

Joie
Découverte
Désir timide
Ouverture et accueil total
Un brin de soumission
Adoration

J'ai été la déesse
Je suis la Déesse
Je suis la Déesse
de cet homme aux bras dessinés
Fin comme une fille
Précision nordique

Sur ses genoux
Dans ses bras
Sentir le poids de ma beauté
Toucher ses cheveux
Douceur de petit animal

Et l'embrasser
Le rassurer
L'embrasser
L'adorer
Comme on adore le prêtre de son temple

Ces saphirs, je les ai monté en diadème
Et les porterai
Chaque fois

C'est couronnée que j'ai dansé
Et que je souhaite danser toujours



[full love aux copaines du Morning Boost, avec qui j'ai tant grandi]

mercredi 11 mars 2020

Du Bonheur quelque peu révolutionnaire de se voir vieillir

Ce fait ne surprendra probablement personne, mais posons-le tout de même : vieillir n'est pas bien vu dans notre société. Et encore moins pour une femme.
Pourtant, et j'espère que cela ne surprendra personne non plus : nous vieillissons tou·te·s, pour autant que nous vivions plus de deux décennies 
Or, nous serions censées retenir à tout prix l'apparence de nos vingts ans, le plus longtemps possible, comme si nous étions arrivées au faîte de notre beauté - beauté qui se devrait donc d'être immuable.


Les femmes surtout sont concernées par cette honte liée aux années qui passent... Combien de fois n'ai-je pas entendu, petite fille, qu'on ne demande pas son âge à une dame ? Pourquoi ? Parce que c'est honteux d'avoir trente-cinq, quarante, soixante ans ? Parce qu'en plus d'avoir l'air jeune, il faudrait également ne pas s'être abaissée à vieillir ?
Combien de personnes se sont offusquées de m'entendre décrire quelqu'un en disant qu'il est vieux, en poussant de hauts cris "Mais non, il n'est pas vieux !"
Aussi improbable que cela puisse paraitre, quand je dis "vieux" ou "vieille", je ne l'entends pas comme une insulte, ou un défaut, c'est un fait.
Tout comme de dire d'untel qu'il ou elle fait jeune n'est pas nécessairement un compliment.

Et c'est là que j'entre en scène : moi, j'ai l'air jeune. On s'entend, je suis jeune, j'ai un peu moins de vingt-neuf ans au moment où j'écris ces lignes. Mais j'ai toujours eu l'air jeune pour mon âge.
Et cela a plus souvent été une souffrance qu'un plaisir.
Dès que ma petite soeur, de deux ans ma cadette, a eu huit ou neuf ans, on la prenait pour l'aînée. Ce qui me faisait mal, parce qu'on m'ôtait une part de mon identité (réflexion rétrospective, hein, je ne me le formulais pas comme ça à l'époque).
Puis est venue l'adolescence, avec son lot de paradoxe : d'un côté, je ne voulais pas grandir, j'avais peur de devenir comme les grandes du collège (misogynie intégrée, mais c'est une autre histoire), et de l'autre je voulais m'affirmer, évoluer, qu'on me considère. Quand je râlais d'être prise pour plus jeune que je n'étais, on me consolait en disant : "Tu verras, quand tu auras trente ou quarante ans, tu feras dix de moins, et là ça sera cool". J'ai fini par faire mien ce discours...
Et puis vingt ans... l'âge où l'on est censée être au sommet de la beauté féminine... Moi j'avais beaucoup de peine à m'aimer, donc je n'ai que peu profité. Mais j'avais quand même peur de vieillir, de changer. Puisque la jeunesse était ma principale qualité, je me demandais à quel moment il allait falloir me mettre à l'anti-ride avant que les dégâts ne soient trop avancés, je me faisais une fierté de mes seins hauts et ronds tout en angoissant des les voir se flétrir. J'ai haï mes vergetures sur mes cuisses et mes fesses, alors que je me devais d'avoir une peau lisse - une peau de bébé.

Et c'est là que le bât blesse : on espère des femmes qu'elles restent prépubères : une peau lisse, glabre, des membres fins, une fragilité dans l'allure, ... Ce sont les caractéristiques de l'enfance, et non de la féminité.
ma tronche, juin 2019
En prenant conscience de tout ça, en approfondissant ma pensée féministe, en découvrant la body-positivity, en admirant les femmes autour de moi, en faisant la paix avec mes vergetures, mes poils, mon poids, qui disent qui je suis, ce que j'ai vécu, quelle femme je suis, j'ai lâché du lest par rapport à ce qui change et va changer chez moi. 
J'ai accepté que les seins de mes vingt-huit ans ne sont plus ceux de mes vingt ans, et qu'ils ne seront plus les mêmes dans cinq, dix, trente ans ; je regarde mon visage dans le miroir, et je souris en découvrant les plis qui s'invitent sur mon front, d'abord infimes, puis de plus en plus marqués.
Je n'espère plus rester la même jour après jour, année après année, et même si lâcher prise n'est pas toujours évident, je me réjouis de découvrir la femme que je serai à trente ans, à quarante, à cinquante, ...

Et j'espère qu'un jour on ne dira plus d'une femme qu'elle est "encore belle pour son âge", car à chaque âge sa beauté.

En un sens, j'ai eu de la chance que ma jeunesse apparente, qui fait encore s'étouffer pas mal de monde lorsque je donne mon âge, soit un fardeau : cela m'a permis de ne pas en faire une fierté à laquelle je me serai accrochée désespérément. J'ai eu envie que mon corps et mon visage deviennent plus matures d'abord pour être prise au sérieux, et maintenant j'attends cette maturité avec curiosité, souhaitant me redécouvrir au fil du temps.

Ce bonheur quelque peu révolutionnaire de se voir vieillir, c'est un énième doigt d'honneur qu'on peut tendre à cette société qui nous emmerde et nous étouffe, cette société qui place la valeur des femmes dans leur beauté et donc leur jeunesse. Et elle sera bien obligée de changer, tout comme nous.

Jeunes et vieux se réjouiront ensemble...



mardi 3 décembre 2019

Genèse


Au commencement, Dieu créa. Il créa car après avoir vécu Sa solitude durant toute une éternité, et avoir vu que cela était bon, Il voulut... quelque chose d'autre. Quelqu'un d'autre.
Au commencement, Dieu créa, et Il vit que cela était bon. Il y eut un soir, il y eut un matin, premier jour. Puis deuxième jour, troisième jour, quatrième jour, ... Il y eut des soirs et des matins jusqu'à cette rencontre qui allait tout changer.
Dieu aima toute sa Création d'un amour absolu, mais il y eut une créature en particulier qui l'intrigua. Les plantes, les minéraux, les bactéries, l'air, l'eau, les animaux – toutes créatures avaient cette conscience diffuse de faire partie du divin, de vivre par Lui, en Lui. Ils étaient Lui, Il était eux. Seul un être se mit à penser autrement : l'être humain. Les êtres humains.
Les Humains prirent conscience que non seulement Dieu était en eux, mais également hors d'eux. Ils virent alors Dieu comme un Autre ; et le dialogue s'installa.
Ce furent des temps heureux.
Il n'y avait pas parmi les Humains de genres nettement définis, même si l'on voyait bien que seules certaines personnes pouvaient porter des enfants. Aimer une autre personne, ou plusieurs autres, ce pouvait être pour une heure, un jour, un mois, un an, une vie, et tout cela était bon, car c'était l'amour. Et l'amour se vivait au quotidien, sous le regard bienveillant de Dieu, et certains, si l'envie les prenait, demandaient Sa bénédiction sur leur foyer. C'était alors l'occasion de grandes fêtes sous la lune, où l'on dansait vêtu de blanc, pieds nus tournoyant sur l'herbe fraiche, au son des luths, des tambours, et des roseaux. Les enfants étaient le plus beau trésor des Humains, et ceux qui perdaient leurs parents se voyaient confiés à celleux qui désiraient fonder une famille sans pouvoir concevoir. Aux enfants, il leur était appris dès le plus jeune âge le respect de la Création, le respect de leur corps et de celui des autres. La terre était riche, les jours bien remplis et les nuits ressourçantes ; le cycle de mort et de vie était au coeur de l'existence, et cela était bon.
L'harmonie était telle que Dieu Lui-même habitait avec Ses créatures, partageant leurs joies, leurs peines, leurs amours. Il leur apprit la tendresse, la joie de s'offrir l'un à l'autre, l'une à l'autre, Il leur appris la jouissance. Il leur appris la colère, la tristesse, l'envie, le désir, la plénitude, la sérénité, ... toute émotion utile à leur épanouissement.
Puis sans s'en rendre compte, l'Humain cessa petit à petit de s'adresser à Dieu comme à un Autre, tant Il lui était proche, tant leurs existences étaient liées l'une à l'autre. Et si cette fusion avait un certain attrait, Dieu ne voulut pas qu'elle fût entièrement consommée. Il aimait cette différence, cette infinie et infime distance entre deux êtres qui s'aiment. Dieu était sage, et prit une décision.
Il profita une dernière fois du plaisir de se fondre en l'Humain lors de la plus grande fête de l'année, qui fêtait l'équinoxe d'automne. Il dansa, vibra, joua, mangea, but bien plus que de raison ; Il fit l'amour, Il jouit, enlacé par des bras chaleureux ; Il s'isola, observa longuement l'Humain qui formait une belle ronde désordonnée autour du grand feu qu'on avait allumé, soupira, pleura certainement. Puis Il annonça Son départ et Son amour – amour d'autant plus grand qu'Il s'en allait.
- Je vous aime, je vous aime tant ! Gardez cette liberté de n'être pas Moi, restez cet Autre dont j'ai besoin...
Et l'Humain, dans sa fougue – qui peut-être est sagesse – déclara :
- Puisque Tu pars, nous partons aussi, afin que nous aussi nous soyons nomades, afin que nous restions curieux de ce qui est Autre.
Puis Ils se séparèrent, conscients que dès lors, Ils se chercheraient toujours.





[Réécriture du mythe originel, dans le cadre du programme Self Love awakens]


lundi 18 novembre 2019

Un petit conte sans prétention : l'aventure nocturne de Sivelyne

   Sivelyne n'était pas la plus jolie fille du Comte de Hautbois, mais elle était certainement la plus aventureuse - pas qu'elle fût laide, oh non ! mais elle était somme toute affligée d'un visage régulier et banal. Elle se faisait néanmoins une fierté de son abondante chevelure aux reflets d'automne.
   Un soir, alors que le bal de la saison battait son plein dans la grande salle du château, Sivelyne sortit prendre l'air et admirer la lune qui nimbait les ténèbres de son halo d'ivoire. Elle sortit, se perdit dans ses pensées, et dans les bois. 
   Or, sans perdre son courage, elle tenta, une fois qu'elle eut reprit ses esprits, de retrouver son chemin. Ce fut peine perdu, aussi avança-t-elle au grand bonheur la chance, jusqu'à tomber sur une clairière dont le sommet semblait être constitué d'un tas d'émeraudes qui luisaient sous la clarté crépusculaire.
   Attirée par cet éclat si extraordinaire qu'il semblait respirer, la jeune femme s'avança et y posa la main. Elle fut alors si surprise de la chaleur qu'elle y trouva au lieu de la froideur céladon qu'elle y attendait, si surprise qu'elle poussa un petit cri.
   Ce cri, pourtant contenu, éveilla le dragon qui sommeillait. La multitude d'émeraudes n'étaient rien de moins que les écailles rutilantes du reptile géant.
- Holà ! fit-t-il en un rugissement qui fit tressaillir Sivelyne. Qui m'a ôté à mes cauchemars ?
- Ce n'est que moi, fit la jeune femme, qui elle était certaine de rêver.
Elle déclina son nom, son rang.
- Es-tu... un humain ?
- Une humaine, plutôt. Et vous, avez-vous un prénom ?
- Plus depuis longtemps... Je vis éloigné des miens depuis tant de saisons... un nom a perdu son utilité.
- Ah... souffla-t-elle, déroutée par la détresse du dragon. Pourquoi êtes-vous isolé ?
   A ces mots, le dragon redressa son immense tête et vint fixer son regard irisé sur celui de la jeune femme :
- Tu poses la question ? N'est-ce pas absolument évident ?
Silence gêné de l'intéressée.
- Peut-être tes yeux sont-ils trop petits pour bien me voir : je suis laid. Atrocement laid.
   Sivelyne en resta pétrifiée, muette. Etait-il laid ? Un dragon peut-il même être laid ? Elle ne parvenait pas à réagir, ni élaborer une pensée là autour. Ne lui restait qu'une immense perplexité.
- Puis-je vous aider à retrouver votre nom ? proposa-t-elle pour s'en sortir. Ou vous en donner un nouveau ?
- Un nom pour une vie. Pas plus, pas moins.
   Ce rêve prend des proportions philosophiques insoupçonnées, songea-t-elle en observant l'être imposant et vulnérable qui lui faisait face.
   A présent qu'elle arrivait à nouveau à réfléchir, elle se disait que non, elle ne le trouvait pas laid. Etait-il beau pour autant ? Mystère insoluble, du moins pour le moment. 
   Combien de temps se passa-t-il ainsi - un dragon détaillant une humain, une humaine regardant un dragon - avec une curiosité réciproque ? Eux-mêmes ne le surent jamais. Puis ils parlèrent, plus longtemps encore ; ils parlèrent du ciel et de la terre, de la science et de la poésie, de la vie et de la mort ...
   Alors que le soleil se levait, ils étaient amoureux.
Sivelyne dit alors à son ami :
- Tu sais, plus je te regarde, et plus je te trouve beau.
Amusé, le dragon répliqua :
- Je ne savais pas que les humains étaient des êtres aussi superficiels que les dragons.
- Peu importe, puisque c'est vrai... Et toi, comment me trouves-tu ?
- Oh, affreuse, mon amie, affreuse.
Ils étaient amoureux.


























[écrit en 45 minutes, durant un atelier d'écriture]
[niaiserie de l'image totalement assumée]

mercredi 22 mai 2019

Prédication : Luc 19, 1-10



1 Jésus, étant entré dans Jéricho, traversait la ville. 2 Et voici, un homme riche, appelé Zachée, chef des publicains, 3 cherchait à voir qui était Jésus; mais il ne pouvait y parvenir, à cause de la foule, car il était de petite taille. 4 Il courut en avant, et monta sur un sycomore pour le voir, parce qu'il devait passer par là. 5 Lorsque Jésus fut arrivé à cet endroit, il leva les yeux et lui dit : Zachée, hâte-toi de descendre; car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. 6 Zachée se hâta de descendre, et le reçut avec joie. 7 Voyant cela, tous murmuraient, et disaient : Il est allé loger chez un homme pécheur. 8 Mais Zachée, se tenant devant le Seigneur, lui dit : Voici, Seigneur, je donne aux pauvres la moitié de mes biens, et, si j'ai fait tort de quelque chose à quelqu'un, je lui rends le quadruple.9 Jésus lui dit : Le salut est entré aujourd'hui dans cette maison, parce que celui-ci est aussi un fils d'Abraham. 10 Car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu.
(Traduction : Louis Second)

✿✿✿✿



Je sais pas vous mais moi, l'histoire de Zachée était l'une de mes préférées quand j'étais enfant, et c'est pour ça que j'ai eu envie de vous en parler aujourd'hui. Parce que c'est un récit court mais très vivant, très détaillé, presque une parabole en somme. Je me sentais proche de Zachée, parce qu'au fond, il a beau être un riche publicain, collecteur de taxes, il se comporte un peu comme un enfant : il est petit, il grimpe aux arbres, il se dépêche d'en descendre quand Jésus lui demande, lui aussi un peu enfantin : « Veux-tu être mon ami ? », et ils vont goûter ensemble – si on résume.

Peut-être que comme moi quand j'étais enfant, vous vous identifiez à Zachée en entendant ces quelques versets de Luc, et c'est bien normal. C'est le personnage principal du récit, il a envie de voir Jésus, au moins deux bonnes raisons de prendre son point de vue – pour commencer.
Et je vous invite à me suivre dans ce petit parcours où nous pourrons nous identifier tour à tour au différents protagonistes du récit.
Tout comme Zachée, dans la vie, il arrive qu'on se sente petit : en taille – et ça, c'est l'histoire de ma vie (lorsque j'assiste à un concert, par exemple, je me sens très Zachée !)– ou en statut, comme le terme grec le laisse aussi penser. Ce sont ces moments, que je connais bien, que vous connaissez sûrement, où on a l'impression d'être bloqué, comme Zachée est bloqué derrière la foule. Pour Zachée, c'est une foule très concrète, mais pour nous ?
Bien sûr, cela peut être aussi très concrètement des gens qui nous font sentir petits, mais cela peut aussi être nos foules intérieures. Qui est-ce qui la compose, ma foule intérieure ? Si je regarde toutes ces têtes, ces épaules, ces dos qui me bloquent la vue, moi je distingue la fatigue, l'impression que je ne suis pas assez adulte, la flemme aussi parfois, la peur d'être déçue ou de décevoir, ... Cette foule empêche la rencontre, avec Jésus, avec ceux qui m'entourent aussi, et parfois, empêche même la rencontre avec moi-même...
Alors comment faire ? Comment faire quand cette foule nous bloque le passage ? Zachée nous offre sa solution : il ne cherche pas à affronter la foule, il grimpe à un arbre ; il prend de la hauteur. C'est une jolie leçon, qui invite à la créativité. Il ne s'agit pas de combattre, même s'il y a un temps pour chaque chose, mais de trouver ce qui nous élève, ce qui offre une nouvelle perspective. Pour moi, c'est souvent la lecture, la prière. A chacun de trouver son sycomore intérieur, que ce soit la marche en forêt, un temps de réflexion sous une bonne douche chaude, une discussion animée avec des amis, ... Chacun son arbre favori.
Trouver un arbre bien placé et y grimper, ça n'est pas la seule leçon qu'on reçoit en se prenant pour Zachée ; car une fois sur son sycomore, dominant la foule, que se passe-t-il pour lui ? Lui qui voulait voir, et peut-être juste voir Jésus, voilà que Jésus le voit à son tour, et s'invite chez lui !
Je vous avoue que je ne sais pas comment je réagirais si quelqu'un, fût-ce Jésus, s'invitait chez moi sans autre formalité ! Je serai sûrement prise au dépourvu, si ce n'est irritée. Zachée, lui, répond par la joie ! Il accepte de se faire bousculer, d'accueillir Jésus qui le cueille là sur son arbre où peut-être il se pensait caché. Je sais pas vous, mais moi, j'ai beaucoup à apprendre de cette spontanéité joyeuse de Zachée !

Mais peut-être qu'à la lecture de ces quelques versets de Luc, vous ne vous êtes pas identifiés à Zachée, mais à son interlocuteur, Jésus – et c'est bien normal aussi. Ça pourrait paraître un peu présomptueux, de s'identifier à Jésus, de se prendre pour lui, mais après tout, n'est-on pas censé, en tant que chrétien, prendre le Christ pour modèle ?
Que fait Jésus dans ce récit ? Un truc un peu fou, comme il en avait l'habitude : il prend l'initiative de la rencontre ! Avec un mec perché dans un arbre, à la réputation un peu trouble, en plus ! Mais ça, Jésus, il s'en fiche : dans la rencontre avec Zachée, il ne voit qu' un « fils d'Abraham », ce qui signifie un membre du peuple de Dieu. Il ne lui fait pas la morale (y en a-t-il besoin, finalement ? On ne sait pas si Zachée est vraiment pécheur, c'est la foule qui le désigne comme tel), il s'invite chez lui, il veut une rencontre en profondeur, bien au-delà des préjugés. Il ne cherche pas à le changer par de grands discours, non, pas le temps pour ça, car l'urgent c'est la rencontre.
Et le texte nous la dit bien, cette urgence : Zachée « court » pour voir Jésus, mais surtout, Jésus lui dit : « Hâte-toi de descendre, car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison. » Non, Jésus ne cherche pas à changer Zachée, car l'urgent, c'est la rencontre... Et c'est cette rencontre qui fait que Zachée connait un profond changement intérieur, qui se traduit par le don de la moitié de sa fortune, et la promesse de surcompenser les éventuels torts commis.
Je vous disais un peu plus tôt que ce récit ressemble à une parabole. C'est que Jésus n'a pas seulement raconté des paraboles – ces petits textes qui expliquent le Royaume de Dieu – non, Jésus n'a pas seulement raconté des paraboles, il les a aussi incarnées. Par son comportement qui dit que l'urgent, c'est la rencontre, par le fait qu'il se présente en ami, Jésus nous invite à vivre dès maintenant dans le Royaume de Dieu.

A la lecture de ces quelques versets de Luc, on se reconnait facilement en Zachée, lui l'homme de petite stature qui cherche à voir Jésus ; on a aussi envie de se reconnaitre en Christ, celui qui invite à la rencontre, l'ami par excellence.
Mais ce récit nous offre encore un autre point de vue, moins glorieux celui-là : la foule. Ça n'est pas très agréable de s'identifier à cette foule, mais moi la première, je dois reconnaitre que j'en fais partie plus souvent que je ne le voudrais...
Je fais partie de cette foule, parce que comme elle, je râle – je « murmure » comme le dit le texte – quand les choses ne se passent pas comme prévu, ou quand on s'intéresse à quelque chose ou quelqu'un d'autre que moi.
Et encore, si la foule ne faisait que râler face à cette rencontre inattendue de Jésus et Zachée... mais en plus, elle a failli l'empêcher ! Zachée voulait voir Jésus, mais « il ne pouvait y parvenir, à cause de la foule » nous dit Luc. En effet, la foule ne prête pas attention à Zachée, elle l'ignore, lui tourne le dos. Peut-être Zachée a-t-il haussé la voix, a-t-il demandé une place aux côtés de ceux qui eux aussi étaient là pour voir Jésus, mais on ne lui a pas fait de place.
Oui, parfois, je fais partie de cette foule... Sans doute ai-je ignoré des personnes qui auraient eu besoin que je me pousse un peu, que je leur fasse une place à mes côtés ; sans aucun doute ai-je râlé parce que des personnes ont reçu une attention dont j'estimais qu'elles n'étaient pas dignes !
Cette foule, ça n'est pas une foule de gens méchants, c'est une foule de gens comme vous et moi, une foule qui comme Zachée avait envie de voir Jésus. Cette foule, c'est peut-être parfois notre Eglise...
Alors humblement, j'ai envie de me demander : qui est mon Zachée lorsque je suis la foule ? Qui est celui que j'ai de la peine à accepter à mes côtés ? Qui est celui dont je me dis : il n'est pas assez bien pour recevoir Jésus chez lui ?
Zachée, c'est la figure de l'exclu, mais un exclu dont on n'a pas vraiment pitié, car après tout, c'est un riche publicain, à la solde des Romains. S'il est mal vu par la foule, c'est peut-être qu'il l'a bien cherché ! Il n'a qu'à changer, être plus ceci ou moins cela, et comme ça il sera digne d'être à nos côtés pour voir Jésus...
Aurait-on envie que Jésus le guérisse de quelque chose, comme il a guéri un aveugle dans les versets qui précèdent ? Mais Jésus n'a pas demandé à Zachée de changer... Et ça n'est pas par ignorance de qui il est – Il appelle Zachée par son nom, c'est bien qu'il le connaissait au moins un peu. Et il ne lui a pas demandé de changer, il lui a juste demandé de le laisser entrer dans sa vie : « Tu voulais me voir, me voici ! ».
Peut-être bien que Zachée était un pécheur – ça n'est pas à nous de statuer ; et qui n'est pas pécheur, finalement ? - mais Jésus ne l'a pas interpellé comme tel, il l'a interpellé comme quelqu'un qui vaut la peine d'être rencontré.
Alors, tant individuellement qu'en Eglise (et peut-être surtout en Eglise) : demandons-nous qui sont les Zachée de nos vies? Qui sont ceux que nous jugeons pécheurs et indignes sans les connaitre ? Qui sont ceux que, en les ignorant, nous rendons « de petite taille » ? Qui avons-nous de la peine à accueillir à nos côtés, pour voir Jésus, sur les bancs de notre église ?
Prenons conscience de l'existence de Zachée, prenons conscience de nos difficultés à son égard, que Zachée soit alcoolique, étranger, homosexuel, d'orientation politique différente, ou que sais-je encore qui parfois dérange les foules que nous sommes, et remettons ces difficultés à Dieu. Et peut-être même, osons prier pour que nous aussi, tout comme Zachée, nous changions au contact de Jésus – ce Jésus qui vient à la rencontre de tous les Zachée et de toutes les foules du monde.
Remettons à Dieu nos difficultés à l'égard de Zachée, prions, et écartons nous humblement pour laisser passer celui qui, comme nous, veut voir Jésus.



A la lecture de ces quelques versets de Luc, nous avons pris tour à tour quatre points de vue différents : 1) nous sommes Zachée, quand nous surmontons nos foules intérieures, 2) nous sommes Jésus quand nous osons la rencontre, 3) nous sommes la foule quand nous reconnaissons que nous nous laissons guider par nos jugements...
Et Quatre ? Eh bien... il reste l'arbre, dans ce récit, et il n'est pas sans importance. Car à l'inverse de la foule qui bloque le passage à Zachée, l'arbre lui permet de voir Jésus de ses propres yeux. L'arbre est celui qui permet la rencontre. Je pense que chacun à notre manière, nous pouvons être cet arbre, solide et disponible, pour un Zachée qui passe par là. Chacun d'entre nous peut porter du fruit, et parfois un fruit aussi inattendu que Zachée ! Et lorsque Jésus cueille ce fruit, la rencontre qui s'ensuit peut changer une vie !


Comme je vous le disais au tout début, l'histoire de Zachée était l'une de mes préférées quand j'étais enfant. Et vous savez quoi ? Aujourd'hui, c'est toujours mon histoire préférée. Parce qu'elle dit tout de nos doutes, de nos difficultés, de nos envies. Et à tout cela, Jésus répond : « Hâte-toi de descendre, car il faut que je demeure aujourd'hui dans ta maison ». Jésus, l'ami par excellence, viens à notre rencontre.

Amen.




Prédication du dimanche 5 mai
Culte au Temple d'Echallens, co-célébré avec Cécile Pache


https://tomicscomics.tumblr.com/page/143

samedi 23 mars 2019

Voyage voyage


https://voyager-decouvrir.com/a-la-decouverte-d-adelaide




Comment le voyage a changé votre vie 
au quotidien ?



C'est la question qu'a posée ma frangine lors d'un "carnaval d'articles" organisé sur son magnifique blog 
que je vous invite chaleureusement à découvrir, ainsi que sa page instagram


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Autant prévenir tout de suite : Je ne suis pas une voyageuse. Ou du moins, pas une grande voyageuse. Et pourtant, en un certain sens, voyager fait partie de ma vie.




Il y a plusieurs sortes de voyages.
Celui que je pratique le plus est le voyage intérieur : explorer les méandres de son esprit, les paysages de ses pensées, le climat de ses émotions. J'ai tellement baroudé dans le coin que je pourrais en faire une cartographie vraiment précise. Et, paradoxalement, comme c'est un lieu mouvant, il est nécessaire d'y retourner souvent pour ne pas risquer se perdre.
On pourrait dire que sortir de sa zone de confort, c'est aussi voyager : voyager hors de ses habitudes, et si parfois cela peut impliquer de voyager au sens premier du terme, ça n'est pas nécessaire. Le quotidien est aussi un chez-soi qui peut être enfermant, étouffant, et il est salutaire d'en sortir de temps en temps, aérer, s'aérer. Salutaire, mais pas facile, et je parle pour moi !
Je pense qu'au final, voyager, c'est avant tout une question de décentrement, sans lequel le recentrement (sur l'essentiel, sur ce qui fait la saveur de ma vie) n'est pas possible. Dans cette acception large, je peux affirmer que le voyage change ma vie au quotidien. Parce que je recherche sans cesse à m'élargir le coeur et l'esprit, à sortir de mon autisme primaire pour aller à la rencontre de l'ailleurs, mais surtout à la rencontre de l'autre, de l'Autre. Pour me sentir connectée ; pour me sentir vivre plus amplement que seulement pour ma tronche ; pour sentir qu'en face, l'autre me recherche aussi, peut-être. Le monde est peuplé de gens qui comptent tout autant que moi.
Voyager, c'est se rendre disponible. Et ça prendra probablement une vie entière à mettre cette disponibilité en pratique pour de vrai.

Bon, je vais quand même me confronter à la compréhension première du voyage, n'est-ce pas ? Je l'ai dit, je ne suis pas une voyageuse. Cependant, j'ai été dans quelques endroits qui m'ont changée, un peu ou beaucoup, ça dépend du lieu et des jours.

Israël, c'est à toi que je pense en premier ! Il y a presque quinze ans que nous nous sommes rencontrées, moi l'adolescente et toi, le berceau mythique du monothéisme. Aujourd'hui j'étudie ton histoire, les événements qui t'ont forgée à travers les millénaires, j'étudie les textes qui sont nés en ton sein. Et ça fait partie du sens que j'ai donné (qu'Il – oui, Lui là-haut – a donné?) à ma vie. Tu as changé ma vie, pas par le fait que j'aie foulé tes terres, mais par ta seule existence. Cependant, je suis très reconnaissante d'avoir pu mettre mes pas dans ceux de Celui dont tu as vu la naissance, la mort et la résurrection.

Vikingeskibsmuseet - Roskilde

Et puis, Copenhague, ma dernière idylle en date... Ville solaire et maritime, ville mouvante et paisible : toi, tu m'as changée. Parce que j'ai décidé que tu me changerais, parce que c'est en tes murs que j'ai voulu apprendre l'indépendance, ne serait-ce que durant quelques jours. Grâce aux obstacles que j'ai dû franchir pour te rejoindre, grâce à ta bienveillance, j'ai pu découvrir en moi des ressources que je soupçonnais à peine. Et lorsque, à l'avenir, j'aurai envie de me décourager, de me replier sur moi-même, de me sous-estimer, je me souviendrai de toi.

Chaque souvenir façonne la personne, chaque souvenir change la structure mentale de la personne, modifie la manière dont elle se définit. Alors, même si je ne perçois pas consciemment les changements induits par mes divers petits voyages, j'ai envie de les remercier, les remercier de participer à qui je suis.
Merci à vous bords de mer et campings en famille, merci à toi Valais cher à mon couple, merci à vous Bruxelles, Dublin, Budapest, merci à vous Bretagne et Alsace. Et j'ose un très naïf mais très sincère « Merci ma chère Gaïa, pour ta beauté et tes largesses ».

Pour terminer, j'ai encore envie de mentionner une autre sorte de voyage : ceux à venir, ceux que l'on rêve. Cet horizon espéré nous change, avant même que nous ne voyagions concrètement, parce que nous y songeons, parce que nous posons des actes qui nous en rapprochent.
Personnellement, je rêve depuis plus de dix ans au Japon, et ce voyage fait partie de ma vie avant même d'exister, car j'en parle, je tente d'apprendre la langue, je m'imprègne de sa culture. Pourtant je dois dire, pour des raisons de temps, d'argent, d'écologie : il est possible que je n'y aille jamais. Ce n'est pas triste car, d'une certaine manière, le Pays du Soleil Levant m'a changée en profondeur, fait désormais partie intégrante de mon identité, et je peux tout à fait imaginer me contenter d'une relation à distance avec lui.
Et depuis peu, j'ai cette envie d'un voyage-racines : le Mozambique. J'aimerais découvrir ce pays que je ne connais pas, et qui fait partie de mon histoire familiale.
Maputo, Tokyo, entre vous et moi, c'est Inch'Allah !


Finalement, notre vie tout entière n'est-elle pas le plus ambitieux voyage que nous ayons à entreprendre ? Laissons-nous transformer tout au long de cette aventure extraordinaire et quotidienne !